« En Afrique, l’innovation ne manque pas, le défi, c’est surtout d’en faire une réalité accessible », affirme Edouard Akakpo-Lado, ingénieur togolais et fondateur du Centre de recherche sur l’innovation. Dans de nombreux pays africains, les infrastructures restent le talon d’Achille du numérique : accès irrégulier à l’électricité, réseau internet souvent lent et instable, coûts élevés des équipements.
« Les startups peinent à se déployer, non par manque d’idées, mais faute d’un écosystème solide capable de soutenir la croissance technologique », souligne Abdoulaye Faye, responsable de la robotique chez CAYTU Robotics à Dakar. À cette fragilité structurelle s’ajoute la question cruciale du financement. « Ici, la plupart des innovations naissent de fonds propres. L’État investit peu dans la recherche, et les investisseurs sont frileux face à l’incertitude », poursuit-il.
La fracture des compétences et le défi de la formation
Pour Mamadou Diop, enseignant-chercheur et spécialiste des politiques publiques d’innovation, « le manque de dialogue entre universités, incubateurs et secteur privé condamne trop souvent les porteurs de projets à l’isolement ». Conséquence : fuite des cerveaux, faible industrialisation des brevets locaux et précarité de la recherche.
Quant au déficit de compétences numériques, il alimente un cercle vicieux : « Comment bâtir une Afrique innovante sans programme massif de formation aux métiers technologiques ? La plupart de nos étudiants n’ont accès qu’à des smartphones basiques, l’ordinateur reste un luxe, et les plateformes éducatives sont sous-utilisées », regrette Fatoumata, étudiante malienne en sciences de l’information.
Usagers et étudiants face à la réalité numérique
« Sur WhatsApp ou Facebook, on s’informe vite mais la connexion coupe sans cesse », témoigne Amadou, jeune vendeur à Abidjan. Pour Awa, commerçante à Dakar : « Le paiement mobile a changé ma vie, mais parfois, tout s’arrête s’il n’y a plus de courant ou si le réseau saute, alors on revient au cash… » Ce paradoxe est partagé par de nombreux utilisateurs africains qui, tout en étant pionniers de l’adoption du numérique, subissent de plein fouet ses limites structurelles.
Chez les étudiants, la débrouille est reine. « Le téléphone, c’est la porte d’entrée dans le monde, mais pour les recherches ou les cours en ligne, sans un bon ordinateur et une connexion fiable, impossible de rivaliser avec les étudiants ailleurs », déplore Zacharie, étudiant congolais. « J’ai parfois trois jours pour faire un devoir en ligne, mais il m’arrive de perdre la moitié du temps à trouver la connexion ou à recharger mon forfait », complète Myriam, étudiante en innovation à Nairobi.
Les solutions existent : entre initiatives locales et besoin de vision globale
Malgré tout, des signaux porteurs existent : création d’incubateurs, hubs technologiques et startups sociales qui pallient l’absence d’un État stratège. François Bouansa, expert sénégalais en innovation, plaide pour « une culture du travail collaboratif, où la mutualisation des moyens donnerait la masse critique nécessaire aux projets ambitieux ». Déjà, au Nigeria, des alliances inédites entre universités et startups permettent de créer une dynamique d’échanges et de co-développement.
Pour Abdoulaye Faye : « Les solutions sont là, il faut juste cesser l’aventure solitaire et apprendre à construire en équipe. À défaut, l’Afrique numérique restera à la traîne, spectatrice de sa propre innovation ». Mais la jeunesse du continent, consciente du pouvoir transformateur du numérique, résiste et invente sans relâche des modèles hybrides capables de franchir, peu à peu, les cloisons qui freinent le développement technologique africain.
Ce portrait nuancé interroge le contraste entre vitalité créative et entraves structurelles sur le continent africain, illustré par les voix des spécialistes et des premiers concernés par la révolution ou la stagnation du numériqueue africain.
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