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Cancer du sein en Haiti : un fléau silencieux

  • Photo du rédacteur: ÉCOLE DES  MÉDIAS
    ÉCOLE DES MÉDIAS
  • 9 nov. 2025
  • 3 min de lecture

Le cancer du sein en Haïti est une tragédie qui bouscule les certitudes médicales, sociales et politiques, cristallisant les inégalités du pays et mettant à nu l’absence criante d’un véritable système de santé accessible.


D’année en année, c’est la première cause de cancer chez la femme haïtienne, un fléau qui frappe sans distinction sociale mais dont les chances de survie varient radicalement selon la précocité du diagnostic, le niveau de revenu et, trop souvent, le soutien communautaire.​

Des chiffres qui interrogent la justice sociale

Environ 1 355 nouveaux cas de cancer du sein sont diagnostiqués chaque année, mais le ratio de mortalité/incidence dépasse 60% : pour dix femmes touchées, plus de six en meurent. Ce taux est l’un des plus élevés des Caraïbes. Non pas parce que la maladie serait “plus virulente” en Haïti, mais parce que l’accès au dépistage, aux traitements et au suivi post-thérapeutique reste une gageure.


80% des patientes consultent tardivement, souvent à des stades avancés jugés désespérés dans un pays où l’on manque de mammographies, de biopsies à lecture rapide, et où l’on confond parfois, faute de formation, boule bénigne et tumeur dangereuse.​

L’injustice tarifée du droit à la santé

Si les conséquences psychologiques ou économiques sont universelles, en Haïti, elles se doublent d’un véritable effondrement social : une mastectomie coûte environ 550 USD, une chimiothérapie entre 450 et 1 000 USD, une radiothérapie (rare localement) se paie à l’étranger, jusqu’à 10 000 USD.



Pour une population dont le revenu annuel dépasse à peine 1 500 USD, la maladie condamne à la ruine, à l’abandon de toute activité professionnelle, au rejet social et parfois à l’endettement familial les femmes, déjà structurantes et précaires dans la société haïtienne, subissent une double peine, renforcée par les inégalités de genre.​


La géopolitique du soin, entre résilience et mobilités forcées

Les lieux de traitement sont peu nombreux : l’Hôpital Universitaire de Mirebalais, quelques cliniques privées et ONG. La radiothérapie, pourtant nécessaire à beaucoup de protocoles, demeure quasi inexistante, obligeant des patientes à émigrer, voire à s’expatrier temporairement, le temps d’un traitement en République Dominicaine.


Face à l’insécurité grandissante, même la simple visite médicale devient une épreuve. La circulation des malades et parfois leur perte dans le flux est le reflet cruel d’une “cartographie sanitaire” éclatée. De nombreux témoignages évoquent le parcours du combattant : délais énormes, errances administratives, métastases qui avancent pendant qu’on collecte l’argent ou qu’on attend la sécurité nécessaire pour traverser Port-au-Prince ou Jacmel.​


L’oubli institutionnel et la force communautaire

Le budget de la santé publique pour 2024-2025 se limite à 6,4 % du budget national, sans plan dédié à la prise en charge du cancer. Il n’existe aucun vrai programme structuré de dépistage. Pourtant, le combat ne cesse pas d’exister il se mue en stratégies parallèles : réseaux de femmes, entraide parfois informelle, initiatives ponctuelles d’ONG ou d’universités (formations accélérées, campagnes de dépistage dans le Plateau Central ou l’Artibonite).


La solidarité collective, la force des patientes et des proches pallient partiellement les abandons institutionnels. Les témoignages abondent sur l’importance du “réseau invisible” : encouragement, partage d’expériences, soutien face à la peur du stigmate et du deuil.​


Une maladie bouleverse les familles

Fait marquant des dernières années : le cancer du sein “rajeunît”. De plus en plus de jeunes femmes parfois dès 25 ans sont touchées, bouleversant la perception et la gestion familiale de la maladie. Au-delà du traumatisme physique s’ajoute le refus de l’abandon, la nécessité d’inventer de nouveaux canaux d’information et d’entraide (éducation médicale, groupes de parole, campagnes en créole pour toucher les diasporas rurales). Ainsi, “Chak moun gen yon istwa ki merite rakonte” devient le slogan des militants : refuser la fatalité, penser le cancer du sein comme affaire collective et sociale, et non comme maladie honteuse ou individuelle.​


Changer de paradigme : vers une nouvelle lutte sociale

L’angle inédit, au-delà des chiffres, est politique et culturel : le cancer du sein en Haïti révèle un pays où la santé est encore un privilège, où le soin se privatise et se féminise, et où la prise de parole et la mobilisation collective apparaissent comme premiers remparts. L’urgence n’est pas seulement sanitaire : il s’agit de redéfinir la valeur du soin, d’imposer la santé comme droit fondamental, d’exiger que chaque histoire de malade soit un récit commun.


Face à cette inégalité extrême, la nouvelle génération de militantes et de professionnels pousse pour un changement de paradigme : généraliser le dépistage, former des soignants, sécuriser l’accès aux traitements et inventer des politiques de santé respectueuses de la pluralité haïtienne.

La lutte contre le cancer du sein ne sera gagnée qu’en mettant fin au silence, à l’invisibilité, et en transformant l’épreuve individuelle en combat social partagé. Ce défi n’est pas seulement médical : il est politique, culturel, et profondément humain.

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