La musique haïtienne : entre universalité rythmique, barrière linguistique, quel poids pour conquérir le marché international ?
il y a 2 jours
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La question du rôle de la langue dans le succès d’un morceau et son accession aux marchés internationaux de la musique fait l’objet de débats récurrents. D’un côté, il y a ceux qui jurent que seul le hit compte et que la musique traverse les frontières sans se soucier des mots ; de l’autre, ceux qui au contraire soutiennent que la langue reste un filtre puissant, capable de propulser un morceau ou de l’enfermer dans son marché local.
La langue et le succès rythmique d’un morceau se trouvent à un carrefour qui soulève des réactions de la part des professionnels des médias, des fans de musique, des artistes, entre autres. Ceci les amène à donner leurs opinions en mobilisant des arguments pour défendre leurs positions. En outre, ils se basent sur leurs expériences, tant comme consommateurs que producteurs, pour faire part de leurs visions de la réalité musicale qui tient en haleine un regard enflammé sur la toile à travers différentes émissions.
Le rapport de la musique avec la langue
La compréhension du rapport de la musique à la langue peut être perçue dans une double perspective. « Je ne crois pas que la langue soit un problème. Mais, en même temps, elle est un problème », une idée que défend Alix Julien, lors de la présentation de son ouvrage intitulé Vive la chanson haïtienne à Moonlight Corner, dans une vidéo publiée le 5 septembre 2024 sur sa chaîne YouTube de l'animateur Guy Wewe.
Le musicien originaire de l’Artibonite se réfère à la chanteuse sud-africaine Miriam Makeba pour montrer que la musique peut s’imposer au-delà de toutes contraintes linguistiques. « Si on prend une dame comme Miriam Makeba qui chante dans une langue, ses musiques sont reconnues mondialement », a-t-il soutenu.
Une photo de musicien Alix Julien au moment où il présente son ouvrage titre « Vivre la chanson haïtienne. » au Moonlight Corner. Source : GUY WEWE NETWORK
« Penses-tu que la langue est une barrière sur le marché international ? » demande l’animateur Pipo Saint Louis à l’ancien chanteur du groupe CARIMI, Carlo Vieux. Publiée le 6 février 2026, l’interview est disponible sur la chaîne portant le nom de l’animateur. Le chanteur ne le pense pas. Sinon, la chanson du Sud-Coréen Psy, intitulée « Gangnam Style » n’aurait pas fait son chemin à travers le monde.
Tout réside dans la force et dans l’union. Ce n’est pas la langue. C’est ce que la musique va permettre de gagner en termes d’argent qui conditionne son succès. Pour renforcer ses arguments, il affirme que si Bad Bunny joue quelque part, il sait pertinemment que des milliers de personnes vont remplir le stade, non seulement des Espagnols comme lui, mais aussi des étrangers qui s’identifient à lui.
Des avis qui se divergent
Les regards que l’on porte sur la musique ne se réduisent pas strictement à la langue. Ce n’est pas dans tous les cas que le consommateur doit parler la langue dans laquelle elle est écrite pour la savourer. Elle est aussi une affaire de beat et de mélodie qui captivent l’attention des fans. Ce qui pousse le guitariste de renom Ralph Condé à dire qu’elle est un langage universel. Pour lui, on n’a pas besoin de savoir ce que dit l’artiste certaines fois, car c’est la mélodie qui attire. La langue n’est pas vraiment un problème.
Intitulée « Eske lang se vreman yon pwoblèm nan mizik ? », dans une vidéo publiée le 15 janvier 2023, le guitariste, dans son analyse, présente des musiques qui font partie des tops qui ont le plus de vues sur YouTube. Comme c’est le cas de « Despacito », écrit en espagnol, une collaboration de Luis Fonsi et Daddy Yankee, avec 7,7 milliards de vues à cette époque et qui passe à 8,9 milliards pour l’instant.
« Shape of You » de Ed Sheeran, écrit en anglais, sort de l’époque avec 5,6 milliards de vues pour atteindre maintenant 6,6 milliards de vues. « See You Again » de Wiz Khalifa, encore en anglais, passe de 5,6 milliards à 6,9 milliards de vues en ce moment. « Jerusalema » de Master KG et Nomcebo, écrit en zoulou, passe de 480 millions de vues à 692 millions de vues, pour ne citer que celles-là.
Invité à Guy Wewe Radio, le musicien Brown Cliff prend position à ce sujet. Quant à lui, la langue sert de blocage au compas. Constatant cela, il estime qu’il est bon de jumeler le compas et le reggaeton pour donner le « compaton », une tendance hybride qui lui a permis d’investir et de séduire le public colombien avec un morceau qui porte majoritairement la marque linguistique de ce peuple, celui de « Medellín Mi Amor », a-t-il fait savoir dans l’interview publiée en septembre 2025.
Le numéro 1 du groupe Kaï a fait part de sa compréhension à ce sujet lors d’une interview en 23 janvier dernier sur la chaîne de Kompa grooves. Si l’on croit que la langue n’est pas une barrière pour se faire entendre sur le marché international, alors pour Richard Cavé, c’est tout à fait le contraire. Autour d’un point qui vise à analyser le rapprochement possible entre l’afrobeat et le compas, le chanteur principal de Kaï part de l’idée que la langue joue un rôle fort crucial, en particulier l’anglais. Pour lui, les grands artistes qui arrivent à exploser dans l’afrobeat parlent tous l’anglais.
L’artiste Richard Cavé au moment de l’interview. Source :Kompasgrooves
L’ancien musicien de Tabou Combo, Ralph Condé, fait l’équilibre pour expliquer comment la langue peut constituer un véritable problème du point de vue géographique. La grande question à se poser est : combien de gens sont intéressés ou sont atteints par ce que l’on produit ? C’est de là que révèle le problème de la langue.
En dépit de nombreux discours qui font croire que la musique passe par la langue pour atteindre un public, certaines d’entre elles s’imposent en Haïti sans que l’on ait une population majoritairement anglophone ou hispanophone.
Si l’on prend des titres comme « Don’t Matter » d’Akon, « Soso » d’Omah Lay ou « El Boom » de Chimbala, qui sont très écoutés en Haïti, sera-t-il possible de parler d’une affaire de hit par rapport à la langue ou l’inverse ? Si l’on veut élargir le cadre, que peut-on dire de « Bum Bum Tam Tam » de MC Fioti ? Une musique portugaise qui traverse des frontières jusqu’à se faire connaître en Haïti.
RÉDACTION : Delince JEAN-LOUIS
RÉVISION & CORRECTION : Peterson DORSAINVIL & Guerby JEAN
Bon bagay.