Les femmes face au poids de la violence des gangs en Haïti
- 14 mars
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Dernière mise à jour : 18 mars

La montée de l’insécurité en Haïti affecte particulièrement les femmes et les filles, laissant des traces profondes sur leur corps, leur santé mentale et leur vie quotidienne. Entre violences sexuelles, déplacements forcés et conditions de vie précaires dans les camps de fortune, de nombreuses victimes tentent de survivre dans un contexte marqué par la peur et l’impunité.
Depuis plus de dix ans, Haïti vit dans un chaos entretenu par des groupes armés. Cette situation bouleverse la vie de nombreuses femmes et jeunes filles à travers le pays. Dans certains quartiers contrôlés par les gangs, le viol est utilisé comme une arme de domination, de terreur et de destruction contre la gent féminine. Certaines sont agressées chez elles, sur le chemin de l’école, ou même au bord de la route.
Nerveuse, la voix tremblante, une jeune femme accepte de raconter ce qui a bouleversé sa vie. Violée à Martissant en 2019, elle est tombée enceinte à la suite de son agression. Des années plus tard, la douleur reste intacte. « je suis tombée enceinte après avoir été violée, aujourd’hui encore, je vis avec ce traumatisme. Je n’ai pas la force de faire quoi que ce soit pour cet enfant. Je ne peux même pas le regarder. C’est ma mère qui s’occupe de lui. » raconte Mélanie (un nom d'emprunt).
Dans un contexte où l’accès à l’accompagnement et à la justice reste difficile, la jeune fille appelle à un changement afin que d'autres femmes ne vivent pas la même épreuve. « Depuis l'incident, je ne suis plus la même. Il y a des moments où je préfère le silence et la solitude, loin de tous. La seule chose que je peux dire aux autorités, c’est : arrangez les choses, il le faut », déclare -t-elle.
Comme beaucoup d’autres survivantes, les larmes aux yeux, Joanne, mère de trois enfants raconte elle aussi son histoire. Elle vit au rythme de traumatisme et d'humiliation. « Ça s'est passé chez moi, dans ma chambre. Ils ont percé le mur, m’ont menacée et agressée. Deux jeunes garçons, assez jeunes pour être mes fils, m'ont violée. Après l’agression, je me sentais complètement perdue. J'ai confié ce qui s’était passé à une amie, et tout le monde l’a su. Dans le camp où je vis maintenant, on m’appelle “femme de violeur”. J’ai honte. Parfois, j’ai envie de me suicider, mais mes enfants n’ont que moi. Je dois rester forte pour eux. »
Tout comme Joanne, Judith non plus n'arrive pas à se remettre de son drame. Depuis la prise de son quartier par les gangs, elle habite un camps de la capitale. « Je n’en peux plus. Ma vie ne vaut plus rien. J'ai été violée par quatre hommes. J’ai tout perdu et je suis obligée de me prostituer aujourd'hui pour survivre avec mes enfants. À un moment, j’ai même pensé à mettre fin à nos vies. Le comité du camp a essayé de me calmer. Mais honnêtement, j'aurais préféré qu'ils me tuent, je n’ai plus l’envie ni la force de vivre », témoigne t-elle, submergée.
Marie Année Cadet est journaliste et militante féministe. Selon elle, cette situation affecte profondément la vie intellectuelle et professionnelle des femmes et des petites filles à travers le pays. Habituée à travailler auprès de nombreuses femmes, elle estime qu’être femme en Haïti aujourd’hui est devenu un combat perpétuel.
« Elles ne vivent plus normalement, elles ne peuvent pas se déplacer librement. Ces violences ont un impact direct sur leur accès à l’éducation, au travail et à la vie sociale. Dans mon travail, je rencontre des jeunes filles qui abandonnent l’école après avoir été violées, ce qui retarde inévitablement leurs études et peut changer le cours de leur vie. J’ai également rencontré certaines femmes qui ont des difficultés à reprendre leurs activités ou à participer à la vie communautaire », explique -t-elle.
Toutefois, même avec l’accompagnement fourni par certaines organisations en Haïti, les victimes restent souvent bloquées dans leur passé, vivant avec des traumatismes, des remords et même des idées suicidaires.
« Beaucoup de femmes et de filles développent des traumatismes, de la peur, de l’anxiété et parfois un sentiment de honte ou de culpabilité. Certaines ont du mal à parler de ce qu’elles ont vécu et restent dans un état de stress permanent », soutient Marie Année Cadet.
Hausse alarmante des violences sexuelles en 2025
Les organisations humanitaires constatent une augmentation inquiétante des violences sexuelles dans le pays depuis des années. Tandis que les conditions sanitaires se détériorent, le nombre de femmes ayant besoin d’aide n'a cessé de croître.
Dans un rapport publié par Médecins Sans Frontières (MSF), le nombre de survivantes de violences sexuelles prises en charge est passé d’une moyenne de 95 admissions par mois en 2021 à plus de 250 en 2025. Selon la cheffe de mission, Diana Manilla Arroyo, cette augmentation significative montre à quel point « l’explosion de la violence en Haïti ces dernières années a eu un impact direct sur le corps des femmes et des filles à Port-au-Prince. »
Depuis sa création en 2015, la clinique Pran Men’m, spécialisée dans la prise en charge des victimes de violences sexuelles, a prodigué des soins médicaux et psychosociaux à près de 17 000 personnes, dont 98 % sont des femmes et des filles.
Parmi elles, 20 % ont été agressées à plusieurs reprises et 57 % des agressions ont été commises par des groupes armés, souvent sous forme de viols collectifs. Par ailleurs, le nombre de victimes qui n’ont pas pu se rendre à l’hôpital ou qui n’ont pas survécu après un viol reste inconnu.
Un accompagnement difficile pour les organisations
Sur le terrain, les difficultés sont nombreuses. La première est liée à l’insécurité elle-même, qui rend l’accès à certaines zones très difficile. Explique la militante féministe, Marie Année Cadet. Il y a aussi le manque de ressources et de moyens pour accompagner correctement les victimes. Par ailleurs, la peur et la stigmatisation empêchent parfois les femmes de parler ou de demander de l’aide.
Tout cela rend le travail d’accompagnement plus complexe, confit elle. « Aujourd’hui, il est indispensable de prendre des mesures concrètes pour garantir leur sécurité, renforcer les institutions judiciaires et soutenir les organisations qui travaillent auprès des victimes. Les femmes haïtiennes ont besoin de protection, de justice et de dignité », exhorte la journaliste.
Malgré les faits, la précarité suit son cours dans les camps




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